Appétit des mots

Mots. Trois lettres, mais quatre au pluriel. C’est au pluriel que cette femme l’utilise. Il le sait puisqu’il la contemple, elle qui déferle sur papier, assise au côté du cadre vitrée qui laisse pénétrer les rayons de la boule de chaleur sur sa peau scintillante. Son aura littéraire l’enivre depuis la première fois où elle est entrée, tirant son chariot de plage de bois, bondé de cahiers d’écriture, dans son café habituel. Son endroit favori depuis des années, celui où il permet à sa passion d’exister : parcourir et déchiffrer la langue écrite. Il possède cet appétit de la lecture des mots. Il aime goûter au décryptage du sens des termes employés dans chaque œuvre, cela lui permet de déguster les idées de l’auteur et de parfois percer le mystère de la personnalité d’un écrivain. Depuis son enfance, il aime se régaler lors de ses lectures en imaginant l’artisan des mots concocter ses écrits. Visualiser le chef littéraire faire murir ses ingrédients d’inspiration sur papier le fascine.

Jamais auparavant il n’avait été témoin d’un moment de création d’une littératrice. Elle était la première. Lorsqu’elle est présente au café, il aime l’observer savourer ses instants de créativité. Elle répète machinalement la même recette quotidiennement : elle fait son entrée,  son chariot des mots qui suit son ombre; exprime un sourire de salutation aux employés accompagné d’un bonjour enjoué; installe la boîte de bois roulante du côté droit de sa table habituelle, s’empare de son porte-monnaie aux airs mexicains, commande un thé, emprunte le coussin de la chaise voisine pour rendre son dossier confortablement coussiné autant que son postérieur; saisis, de sa bibliothèque portative, deux cahiers d’écriture précis (probablement ceux du moment qu’elles utilisent régulièrement) et une pochette de tissu orangée qui abrite un ordinateur portatif au clavier bleuté; accueille la théière bouillante qu’elle place au coin de la table et dont elle laisse infuser pour l’éternité; puis finalement, dactylographie sur l’engin technologique pendant plusieurs tours d’horloge.

Son émanation créative est palpable pour celui qui l’observe. Il perçoit chez elle un bain d’idées qui mijotent quotidiennement dans son esprit imaginatif. Il le distingue, parce que lorsqu’il la contemple pétrir les touches d’un rythme vif, il arrive à percevoir le bouillonnement émotionnel au bout de ses doigts. Il remarque aussi son regard, synchronisé avec ses lèvres, qui lisent régulièrement dans le vide, des mots de pensées de son esprit qu’elle retranscrit. Sa plume se dépose parfois pour laisser ses doigts enrouler la tasse de thé qu’elle sirote tranquillement. C’est l’unique breuvage qu’elle consomme. Chaque gorgée est accompagnée d’une pause visuelle de son ordinateur et laisse ses yeux constater ce qui les entoure. À peine quelques secondes de contemplation et déjà elle replonge dans la cuisson de ses pensées. Cette femme semble posséder une mentalité sensible qui marine de rêveries qu’elle exprime par l’écrit. Ce n’est pas qu’un récit qu’elle produit, mais l’état de son âme qu’elle dévoile par les mots rédigés. C’est certainement les sensations personnelles qu’elle exprime dans un but de future compréhension de ses réactions. Écrire les émotions, ses émotions, facilite le discernement de celles-ci. Pour lui, c’est assurément une femme qui écrit pour comprendre. Se comprendre. Le mystère de ses mots l’obsède parce qu’il perçoit qu’elle donne d’elle-même lorsqu’elle écrit. Si seulement il pouvait grignoter quelques de ses mots.

Depuis l’arrivée de la femme dans son champ de vision, l’homme lecteur ne survole plus les chapitres de multiples livres. Son obsession de cerner la femme littérairement inventive qui partage le même lieu d’exécution de leur passion a délaissé ses activités de lecture usuelles pour lire l’écrivaine qui s’active devant lui. Tous les jours, derrière un bouquin, utilisé davantage comme cachette d’observation subtile, il étudie minutieusement et assidument la créatrice au lieu de lire les pages d’une création. Pour la première fois, il imagine le sujet, les thèmes, les termes et les expressions qui peuvent se retrouver dans le livre, à partir de son voyeurisme envers l’auteure. Lire la conception d’une œuvre avant l’œuvre.

Un matin, la femme apparaît comme à son habitude. Toutefois, le chariot ne l’accompagne pas. Elle est plutôt escortée d’un sac à dos de cuir. Elle exécute machinalement sa traditionnelle installation, mais ne sort de son sac que son ordinateur et un nouveau livre à couverture rigide. Il distingue qu’il s’agit d’un bouquin et non d’un calepin pour annoter.  C’est une première. Jamais elle n’avait déposé d’ouvrage édité sur sa surface de création. Alors qu’elle écrit à la machine comme à l’habitude, l’homme retourne au comptoir de service se commander un petit goûter, sa curiosité piquée par la visite atypique de la femme, lui a ouvert l’appétit. Alors qu’il prend son plateau de nourriture et remercie la dame qui l’a servi, la femme écrivaine disparait par la porte de sortie. L’homme retourne s’assoir à sa place d’un air perplexe. Depuis des semaines, voire des mois, elle effectuait la même routine. Puis soudain, son visage, empreint de déception face à l’incompréhension du passage rapide de la femme, devient un visage de ravissement. Il aperçoit le livre intrus du jour laissé sur la table. L’homme se dirige vers celle-ci. Il tend ses mains pour prendre le bouquin et lit le titre gravé sur la couverture : «L’homme qui m’observait écrire».

 

 

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