Vendre sa voiture

« You got a fast car. Is it fast enough so we can fly away. We gotta make a decision. Leave tonight or live and die this way. »

Tracy Chapman

Version remixée de Jonas Blue featuring Dakota

Je suis au téléphone avec ma mère. Je lui décris le processus de vente que j’ai entamé. Je me mets à pleurer. « Excuse-moi, j’ai l’air complètement ridicule, c’est con, mais on dirait que je me suis attachée à un bien matériel! C’est que j’ai traversé le Canada avec elle. » L’idée de vendre ma voiture germait depuis un certain temps. L’état de mes finances me répétait que c’était probablement une option pertinente pour retrouver un compte en banque moins restreint, mais surtout une idée bienséante pour me permettre de réaliser un de mes grands rêves…

J’ai acheté la Rangermobile lorsque j’habitais au Québec. À l’époque (il y a comme seulement trois ans), je possédais une mazda protégée 2003. Je ressentais un amour particulier pour celle-ci, voir inconditionnel, c’était ma première voiture. Toutefois, ses qualités de sécurité étaient de plus en plus minimes. Je ne souhaitais pas me retrouver de nouveau en plein milieu d’une autoroute à la hauteur de six voies avec un alternateur sauté et une batterie condamnée. L’achat d’une voiture neuve signifiait pour moi une sécurité assurée et la possibilité de payer un petit montant à toutes les deux semaines plutôt que de payer l’entièreté en espèces, chose qui s’avérait impossible pour moi. Insensée cela peut paraître étant donné que j’entamais ma dernière année universitaire avec, bien évidemment, plus de dettes dans mon portefeuille que de billets. Intuitivement, je ressentais que c’était l’alternative la plus appropriée pour moi. Il n’y a pas d’autres explications à cette décision, j’ai un tempérament intuitif. Le choix d’acheter plutôt que de louer a été grandement influencé par mon intérêt à déménager dans l’ouest. Avec une location, le millage restreint allait probablement me générer des coûts plus exorbitants.

Trois ans plus tard, dans une période de questionnements sur toutes les sphères de ma vie, je ne mentirai pas, la pensée que ce choix était irrationnel m’a traversée l’esprit. J’aurais pu m’offrir quelque chose d’usagé, j’aurais pu ne pas prendre une voiture de l’année, j’aurais pu faire perdurer la vie de ma Mazda, beaucoup de « j’aurais pu ». Ce verbe accordé que j’essaie tant de ne pas employer. Ce conditionnel présent qui fait vivre les regrets. Je me suis rappelée le genre de personne que je suis lorsque je prends des décisions : celle qui a la tendance à vivre selon ses besoins en temps et lieu et à ajuster le tir selon les circonstances et les évènements qui se présentent à elle. Je crois profondément au dicton de « rien arrive pour rien ». Je considère que dans la vie, les décisions que l’on prend sont prises en conséquence du moment présent et qu’elles ont une raison d’exister, à cet instant. À ce moment antérieur de 2015, j’avais un mandat à donner à cette voiture, celui de m’amener où bon je souhaitais aller, en toute sécurité, et en 2018, elle avait fait preuve de respect envers celui-ci. C’était mon « rien n’arrive pour rien » ce dont j’avais besoin.

« Mom, je réalise que j’ai vécu plusieurs moments marquants avec elle. » Mon appareil intelligent ne se noie pas des larmes qui déversent sur mes joues puisque j’utilise « facetime ». Par contre, mes larmes se retrouvent aussi dans les yeux de ma mère qui compatie avec mon évènement de vie. C’est la sensibilité et l’empathie connues de ma famille. Je retrace mon parcours avec ma Rangermobile depuis le premier jour de l’achat. Les souvenirs refont surface.  Il est fou de réaliser à quel point cette machine a transporté un bon nombre de nos émotions. Comme une maison, une voiture suit ton histoire et ton évolution puisque c’est un endroit où tu te permets d’être, dans ton état le plus naturel, avec toute ton authenticité. Le sentiment de liberté, lorsque fenêtres baissées, forte musique enjouée, tu prends la route d’un « roadtrip ». L’enchantement et la nervosité lorsque tu te diriges vers un rendez-vous avec un soupirant. La colère, fenêtres closes, expulsée par des cris, lorsqu’un de ces soupirants, par son silence, te fait comprendre que tu ne feras plus le chemin jusqu’à chez lui. La joie, lorsque qu’avec musique nostalgique, tu vas rejoindre des amis de vie pour une soirée de festivités. L’épuisement, lorsque revenant du travail, tu pleures le manque de sommeil et la lourdeur de tes tâches. L’émerveillement, lorsque roulant, tu découvres de nouveaux décors naturels. L’incertitude, lorsque tu fais perdurer le restant d’essence dans le réservoir, seulement parce que tu as l’impression que ça va t’éviter de dépenser davantage et que tu espères que le montant par litre descende. La tristesse, lorsque tu fais pour une dernière fois le chemin d’une période de vie qui se termine. L’envie, lorsque ta passagère amie te raconte sa réalisation d’un rêve commun que vous avez. L’excitation, lorsque voiture pactée, à sa pleine capacité, tu déménages d’un bout à l’autre de ton pays. Je crois sincèrement qu’une voiture peut s’octroyer un titre de thérapie émotionnelle, d’ami fidèle et/ou de refuge réconfortant. Quand des histoires personnelles s’incrustent à un bien matériel, malgré son statut tangible et inhumain, une valeur sentimentale particulière est développée chez le propriétaire envers celui-ci. C’est ce qui engendre cette difficulté à se séparer, parce que l’attachement créé nous demande de nous départir d’une partie de notre histoire, ainsi donc d’une part de notre être.

Pour ma part, je vis un mélange d’émotions entre le désarroi de laisser aller une compagne de vie, tout en ayant le besoin de me libérer de celle-ci. C’est parce que je suis rendue ailleurs. Mes envies se dirigent vers une autre voie et elles nécessitent donc de me délester de ma Rangermobile. Surprenant de constater que l’achat de cette voiture m’avait procuré un sentiment de liberté lorsqu’elle est arrivée dans ma vie et qu’en la laissant partir, j’éprouve le sentiment de liberté de nouveau, mais d’une nouvelle façon, avec de nouvelles sensations. En fait, c’est une émotion de légèreté qui m’habite par le principe de posséder moins. L’expérience est aussi teintée de positivisme, puisqu’elle me rapproche d’un rêve de vie qui germe depuis mon enfance. La première fois que j’ai aperçu les W et V croisés, le toit amovible (sachant très bien que je n’avais probablement pas le besoin de le déployer du haut de mes 5 pieds) et les multiples fenêtres pour laisser pénétrer la lumière du soleil, j’ai su que je voulais posséder un paradis sur deux roues. Une van. MA van.

 

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