#1 Lettre à …

Ma chère,

Je t’écris ces mots, à toi qui aime tant les transmettre depuis des siècles.

Adieux, remerciements, félicitations, déclarations, demandes, invitations, célébrations, explications, toutes exigent l’expression et c’est ta principale mission. Émettre un message par l’entremise de signes écrits : tu fais partie de la communication visible. Tes caractères perceptibles qui apaisent la tonalité des sons de la parole : une force colossale que tu possèdes pour amoindrir des querelles bruyantes. Les graphèmes écrits détiennent un pouvoir adoucissant les propos d’un destinateur. Avant d’être déposés sur papier, les émotions, les opinions, les idéologies, les rêveries et les ressentis peuvent cogiter un temps et être exprimés plus clairement. La lenteur du rythme à te forger élimine de grandes doses d’impulsivité, contrairement au verbal parfois fougueux.

Rédiger un discours en t’employant permet une meilleure structuration de nos dires puisque cela nécessite la relecture de nos pensées. Pensées qui germent continuellement dans l’esprit et qui composées, peuvent agrémenter ou alléger la réceptivité du contenu par le destinataire. Les assemblages de mots écrits de sa calligraphie personnelle donnent une visibilité singulière aux propos émis. L’écriture à la main arrive à transmettre une parcelle de l’émotif de ce qui est exprimé. C’est une puissance intuitive inexplicable. Ce sont des caractères lettrés chaleureux qui peint un portrait de la personnalité de l’auteur. Cette calligraphie unique aide à une considération plus intime de la valeur des mots employés. Elle donne aussi un caractère sensible à l’échange.

Tu es une « la ». Est-ce que ton genre attribué est dû à la grande sensibilité que tu diffuses? Oui je réfère un stéréotype qui stipule que le féminin transpire fréquemment la sentimentalité. N’empêche que cette généralité se base sur de vieilles observations et constatations des caractéristiques de l’homme et de la femme. N’empêche aussi que cette caractéristique d’échange et de réceptivité émotionnelle octroyée s’avère positive aux yeux de plusieurs. Je fais cette référence au genre positivement, sans déclarer que le masculin est dépourvu de sentiments. Même qu’à bien y penser, l’homme d’autrefois était un de ceux qui t’utilisait maintes fois. Effectivement, à l’époque, il, mais aussi elle, profitaient de ton existence pour faire vivre et perdurer les sentiments amoureux qu’ils avaient à l’égard d’un être éloigné. Ce maniement populaire immense au temps passé était dû à ton emprise du monopole communicationnel. Tu étais l’intermédiaire premier de la correspondance relationnelle. L’exclusivité que tu possédais disparue rapidement avec l’arrivée des ondes messagères au transport invisible. Cette technologie filtre facilement l’intention et les émotions de l’essence d’un message par l’utilisation quotidienne d’abréviations de mots et d’icônes d’émotions, d’objets ou d’actions.

Pour les êtres de mots de mon espèce, qui possèdent ce besoin de griffonner, de marquer et de conjuguer leur passé, présent, futur ou encore leur réalité imaginaire, d’utiliser tous les temps pour s’exprimer à l’égard des gens et de nous-même, tu es une amie fidèle. Tu permets notre existence littéraire émotionnelle. Te côtoyer quotidiennement permet le développement d’une communication relationnelle intelligible, diminuant les ambiguïtés et favorisant des liaisons florissant dans un positif plus présent. Malheureusement, ton usage se fait de plus en plus rare au fil de ces années qui avancent. Je veux réellement que ton existence perdure et qu’elle ravive cette société ébranlée par l’envahissement des touches, cette société continuellement effrayée par l’intermédiaire lettré de notre plume. La trace du concret effraie ces gens qui perdent de leurs mots. La relation physique génère l’effroi à cette collectivité d’interprète de lettres numériques à chaque heure du jour et de la nuit, envoyés dans un vide d’ondes, empreint de perceptions et réceptions subjectives et meurtrières de l’intention réelle. « Peser ses mots » littéralement pesez et omettre d’appliquer l’expression, c’est ce qu’ils font et c’est ce que je fais aussi parfois malgré moi…

Toutefois, personnellement, je fais usage à bon escient de toi régulièrement. Je le fais, malgré la disparité avec le mode de communication de ceux qui m’entourent. Je le fais parce que j’y vois l’authenticité pure qui se dégage de cette correspondance. Je le fais aussi parce que tu me permets d’être moi entièrement, dans ma personnalité éclectique et sincère.

J’exposerai ces mots que je t’adresse, publiquement, pour assurer la continuité de ton existence. Je parlerai et propagerai ta force communicationnelle qu’il faut absolument sauver de son lit de mort. Parce que ta perte entraînerait, selon moi, préjudices aux relations. Ces relations qui trouvent plusieurs complications dans l’air technologique. J’oserai continuer d’écrire aux gens sur mon chemin, fidèle à moi-même, sans timidité, parce qu’il n’y a pas de gêne à communiquer par toi, lettre postée rédigée manuscritement!

*

Osez écrire sur papier. Osez l’envelopper. Osez la transmette à autrui. Osez l’expédier par courrier. Osez patienter pour un temps ou l’éternité. Osez accepter un message écrit posté. Osez répondre de la même façon. Osez l’expression de votre être et vos sentiments par la plume : c’est la joie d’une lettre par courrier.

 

“One of these days

I’m gonna sit down and write a long letter

To all the good friends I’ve know”

Neil Young

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