Crèmerie

Chocolat, vanille, pistaches, fraises, cerise noire, érable et noix, barbe à papa, gomme balloune, biscuits et crème, brisures de chocolat, rhum et raisins, napolitaine, pralines, mangue, caramel … J’observe une fois de plus les multiples saveurs affichées d’un trait de craie sur le tableau devant mes yeux. Plus les années avancent, plus la taille de police des mots diminue sur l’écriteau puisqu’il doit laisser place aux possibilités qui deviennent immenses.

J’ai souvent pensé qu’il y avait des saveurs réservées aux enfants et d’autres aux adultes. Que la sophistication des termes et ingrédients employés du genre « érable et noix pralinées, menthe fraîche et copeaux de chocolat et cerise noire des champs » accordait la dégustation seulement aux êtres ayant la majorité. Que la simplicité des mots « chocolat, vanille, fraise, barbe à papa » se liait instinctivement avec l’âge enfantin par sa candeur. Je croyais aussi que les parfums plus doux et pâles étaient attribués au genre féminin, alors que ceux éclatants et foncés se voyaient assignés au genre masculin.

Malgré cette conception imaginative des règles de la crème glacée, probablement influencée par le principe de catégorisation de ma société, lorsque j’étais gamine, je me souviens souhaiter parfois secrètement pouvoir déguster une saveur qui me semblait « interdite ». Maintes fois, la tentation d’éveiller mon sens du goût à de la nouveauté fut présente. Par contre, l’emprise de la zone de confort, c’est-à-dire le choix usuel, me remémorait continuellement la possibilité d’une déception à l’essai du changement. Ma conception, des saveurs aux mots simples associés aux enfants et celles aux mots raffinés aux adultes, m’empêchait aussi de réclamer ce jeune désir, par crainte de réprimande et de remise à l’ordre face à la normalité des parfums de crème glacée assignés aux âges de vie et aux genres. Il n’était pas question d’exiger une volonté hors du raisonnable. La peur face à mon appétit hors du commun envahissait mon esprit et m’empêchait donc d’oser demander d’essayer quelque chose de nouveau.

Je fixe toujours les choix. Les pensées roulent dans ma tête. Je ne cesse de me répéter depuis cinq minutes que goûter à une saveur nouvelle ne signifie pas l’oubli de la réaction de nos papilles gustatives envers notre parfum préféré. Je revois le personnage télévisuel d’une série regardée la veille d’hier qui a bien osé ouvrir son horizon et se laisser aller dans ce désir d’expériences goûteuses nouvelles… Hier, je l’enviais. Son éveil à un nouveau goût a vu le jour, par son ouverture et son lâcher-prise. Elle a donc élargi sa liste de préférés. Et si moi, moi aussi, je bravais cette appréhension d’être désillusionnée et je m’offrais davantage d’avenues de bonheur délicieux et palpitant?

Puis la réflexion se concrétise : les années ont passé et les saveurs ont augmenté. L’envie d’oser s’est démarquée. La société s’est ouverte, au fil des calendriers, aux saveurs diversifiées et aux clients associés. Cela a donné davantage d’aisance à la progéniture pour mentionner leurs désirs, mettre à l’épreuve leur curiosité et refuser la peur de faire une « erreur de régal ». Et si j’observais ces chérubins ouvrir les portes à ce tableau des possibilités de saveurs accessibles à tous?

Je m’approche de celle qui porte un chignon et des manches longues, qui derrière sa caisse dégage une expression faciale froide et dépourvue de joie. Son lieu de travail d’été congelé, fidèle à une température de Pôle Nord, doit lui geler les muscles du sourire. J’ai la pensée que malgré qu’elle côtoie la crème glacée à longueur de journée, comme moi, oser l’expérimentation, elle ne se l’est pas accordée. Je ne me souhaite pas le même visage qu’elle. Je remédie à cette situation.

« Le gaufré le plus large possible et mets-y deux boules de cette saveur exclusive inconnue qui me fait de l’œil depuis quelque temps ».  J’empoigne le cornet de la grosseur désiré et je lèche cette crème glacée qui extasie mon sens du goûter. Une zone de confort vient de fondre et de générer un désir savoureux mystérieux : les surprises sensorielles ne font que commencer.

“Your love is better than ice cream

Better than anything else that I’ve tried”

Sarah McLachlan

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